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 Il court, il court, le furet... [PV]

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Ange Livehood
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MessageSujet: Il court, il court, le furet... [PV]   Mer 27 Mai - 22:24

« J’ai descendu la longue avenue bordée d’arbre en fleurs à la recherche de mon ombre. Je ne l’ai pas trouvée. J’ai regardé derrière les voitures, derrière les fondations. J’ai fouillé à l’intérieur des poubelles et je suis allé quémander de l’aide auprès de l’allumeur de réverbères, mais il n’a pas trouvé de temps à m’accorder. La consigne l’empêchait de m’aider à chercher. Alors, j’ai continué ma route. J’ai franchi des montagnes et des collines, j’ai traversé de longs déserts arides où ma gorge s’est craquelée en un millier de morceaux, je suis hâté à travers les forêts touffues et regorgeant de dangers. J’ai retourné toute la planète. J’ai dérangé des millions de gens… Sans retrouver mon ombre. Et puis, un jour, je me suis retourné et j’ai baissé les yeux… »

Les yeux mordorés se pressèrent. Ce n’était pas le moment de flancher ou de s’imaginer une quelconque idiotie. Son ombre… ! Il l’avait perdue, égarée au détour d’un chemin ou de l’une de ses nombreuses divagations, laissée tomber au milieu des entrailles des songes, froides et vides, abandonnées parmi les tortueux chemins d’un monde chimérique, délaissée au fond d’un puits… Comme elle devait avoir peur ! Comme elle devait s’inquiéter ! Il devait se dépêcher de la retrouver avant de ne plus jamais bénéficier de sa tendre présence.
Angoissé, son pas se hâta à travers les multiples ruelles, ne prêtant aucune attention aux gens qu’il y croisait. Ce n’était pas important. Cette dame aux rondeurs bien prononcées qui l’insultait sur son passage, ce vieux bonhomme qui ajutait ses lunettes sur le bout de son nez, se conférant un air sévère et se complaisant dedans, cet enfant qui l’observait, les yeux grands ouverts et surpris de voir un jeune homme à l’air si occupé et bouleversé.
Aujourd’hui, Ange Livingston était un monstre. Abominable créature ayant relâché sa vigilance et ayant permis à un pauvre être sans défenses d’aller et venir à sa guise dans ce monde d’horreurs et d’incertitudes. En vérité, Ange se considérait seulement comme un monstre. Mais il n’était qu’un jeune homme perdu, timide et un peu trop rêveur, semblable au Petit Prince de Saint Exupéry, prêt à changer de masque dès l’instant où il retrouverait son bien. Bien qui s’était envolé par la fenêtre de son appartement, qu’il avait vu descendre le long du mur et qui avait ensuite rasé les trottoirs, s’enfuyant aussi vite que possible pour être sûr que son propriétaire ne le rattrape pas.
Désespéré, Ange avait assisté à cette évasion miracle et s’était précipité dans la rue, la fouillant du regard. Mais il n’y avait plus rien, sinon un vide immense qui lacérait son corps et son cœur, déchiquetait son épiderme et lui rappelait cruellement, à l’aide quelques murmures, combien son ombre devait le détester pour vouloir ainsi s’enfuir.

Il pensait l’avoir apprivoisée, pourtant. On connaît toujours les choses que l’on apprivoise, on sait qu’elles nous seront fidèles parce qu’il y a ce lien invisible qui nous raccroche à elles, ces choses acquises avec tant de difficultés. Et, quand vient l’heure de la trahison, les douces fragrances de la culpabilité et des remords viennent enivrer les sens, faisant perdre la tête, insidieuse ivresse vile et mensongère. Il les entendait, ces voix qui lui chuchotaient à l’oreille le moindre de ses maux, attisant le feu de l’angoisse et bousculant sans vergogne les principes et les règles établis. Leur ineffable sournoiserie pénétrait peu à peu au cœur de ses cellules grises, s’y logeant avec un délice incomparable, et laissant éclater la joie de leur victoire. Ce projet un peu trop fou et un peu trop audacieux était une brillante réussite, tandis que le pauvre jouet, ange égaré dans les limbes, tournait en rond, l’œil perdu et terrifié.
C’était drôle. Hilarant. Une situation cocasse dont elles pouvaient se délecter avec plaisir. Oh oui, c’était amusant ! Les voix allaient de bon train, au sein de ce cerveau perturbé. On se félicitait, on se serrait la main en se souriant. Bravo ! Bravo ! Ravissantes créatures de l’ombre, ne s’octroyant pas ce droit divin qu’est celui de jeter un œil vers la malheureuse victime pour guetter avec impatience le moment où celle-ci se brisera en un millier de morceaux. C’était une jouissance qu’elles ne s’accordaient pas parce qu’elles savaient faire preuve de miséricorde à l’égard de ce triste jeune homme qui tournoyait à présent au milieu des voitures usagées, en mauvais état, dont les vitres étaient brisées par les nombreux visiteurs du Seablack parking. Des gens louches, à la mine patibulaire, à l’allure glauque et revêche, avaient posé leur regard malsain sur les cheveux flamboyants d’Ange qui cherchait avec inquiétude l’allumeur de réverbères. Malgré la consigne, aurait-il du temps à lui accorder, cette fois-ci ? Malgré les « bonjours » et les « bonsoirs » successifs et litaniques, pourrait-il prendre quelques minutes sur ses précieuses règles et bouleverser la course du temps pour l’aider à retrouver son ombre, son adorable ombre… ? Il l’espérait. De tout son corps. De tout son cœur. De toute son âme.

En ce jour maudit où l’ombre avait fui le soleil, l’allumeur de réverbères s’était réincarné en la personne de Jean de Fréneuse, dealer et compagnon d’absurdités d’Ange Livehood. Il distinguait déjà ses cheveux d’argent et, sans plus se soucier des personnes dont il était entouré, il se jeta sur lui, moineau affolé poursuivi par une meute de loups affamés.

« J’ai perdu mon ombre ! »

Déclara-t-il derechef, sans plus se soucier des conventions.

« Je… Je sais qu’il y a la consigne, allumer, éteindre… Mais, juste pour cette fois, vas-tu m’aider à partir à sa recherche ? »

Ses yeux suppliants cherchèrent ceux de Fréneuse. Les trouvèrent. Le Petit Prince venait d’atterrir sur la cinquième planète.

« Cependant il est moins absurde que le roi, que le vaniteux, que le businessman et que le buveur. Au moins son travail a-t-il un sens. Quand il allume son réverbère, c’est comme s’il faisait naître une étoile de plus, ou une fleur. Quand il éteint son réverbère, ça endort la fleur ou l’étoile. C’est une occupation très jolie. C’est véritablement utile puisque c’est joli. »
Le Petit Prince, Saint Exupéry.
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MessageSujet: Re: Il court, il court, le furet... [PV]   Dim 31 Mai - 17:39

Solitaire
Et se taire
Pauvre cloche
Sans peur et sans reproche


Cette nuit n’était pas une nuit comme les autres. Non. L’air embaumait tendrement la frangipane, ce soir. Fréneuse ouvrit les yeux, ce drôle de sentiment en tête. Comme un arrière-goût au fond de la gorge. Dans un coin de son esprit, un rêve qui s’étiole. La chenille s’étira, jeta un regard alentours, dans le capharnaüm de son appartement, où s’entassaient plantes grimpantes sans tuteur, livres aux pages arrachées, substances illicites éparpillées, comme au gré du vent. Comme la douce mélancolie d’une apocalypse ratée dans ce fouillis sans nom qui régnait là. Mais après tout, il n’était pas trop mal ici. Bien mieux que lorsqu’il jouait encore les fresques respectables dans les quartiers moyens. D’ailleurs, l’appartement qu’il occupait alors avait explicitement signifié la gêne qu’il avait éprouvé à le voir emménager là. Les appartements ne prennent pas feu sans avoir quelque chose derrière la tête. Fréneuse avait emporté le peu qu’il lui restait, une valise sous le bras, et avait marché résolument vers Skyline. Au final, ici ou ailleurs … Tant qu’on pouvait contempler le mouvement des étoiles et respirer un peu d’air vicié, ça lui allait.

Le jeune homme se leva et jeta un œil vers quelques pendules muettes. Il aimait d’amour les horloges arrêtées. Les heures y dormaient d’un œil, et le temps suspendait son cours. Il y avait celle des rêves laiteux, celle des complaintes clémentines, celle des divagations et, là-bas, celle des illusions perdues. C’est après tout un bien triste monde où ils évoluent, les gens comme il faut ... Tous agonisants de solitude, et craignant les montres muettes. La peur, sans doute, de ne pas se rendre compte qu’ignorant les aiguilles, le temps continue sa course, inexorablement, jusqu’à ce qu’ils soient emportés dans son sillage. Ils préfèrent ne jamais s’arrêter, pour ne pas être engloutis par la vague, poursuivre toujours ce chemin bondé, où les vagues ne les emportent pas. Fréneuse, lui, il s’en fout, il sait que la lune tournoie au-dessus de sa tête, tandis que la terre tourne sous ses pieds, jour après jour. Il sait que le bois pourrit, que les peaux se rident, que les yeux s’éteignent, que les gens, petit à petit, s’effacent. Il sait tout ça, peut-être mieux que tous les autres. Pourtant, il aime ses pendules mortes. Puis un sursaut de conscience. Aujourd’hui, il avait quelque affaire à régler au parc[ing] de la Mère Moire.

Sans un mot, il saisit son manteau, renversant un verre ou deux au passage, et l’enfila prestement. On ne fait pas attendre pour ces choses-là. Il fallait bien se raccrocher un instant au temps des vivants. Le cadran de la grande horloge de la ville folle le renseignerait, une fois dehors. Il saisit ses derniers arrivages, prit à peine le temps de fermer son étrange cocon. D’un bond, il fut dans la rue noire. Un réverbère et demi qui tentait de s’envoyer des messages en morse. Fréneuse resta un instant à contempler ce monologue solitaire. Il semblait parler des difficiles relations entre pachydermes et crocodiles. Mais peut-être se trompait-il … Il se mit à parcourir les quartiers gris à grandes enjambées, songeur.

Sur sa route, il avait vu les horloges dormir dans les rues, sans prêter attention aux invectives d'un tyran hyperactif vêtu de vers.. Elles arboraient des vieux boucliers mordorés, brandissaient des pancartes blanches, fières, en se balançant. Face à un tel spectacle, il ne nous restait plus qu'à nous mettre à l'abri ! C'était en effet un cauchemar que se presser devant la porte étroite de la demoiselle, tout cela pour évoluer dans la fièvre des soirées mondaines, sans prêter attention au temps qui passe … Et on avait beau coudre l'étoffe des corps, il fallait bien sourire aux caprices du temps qui se fige. A moins de regarder sa montre et de passer pour fou.
Après tout ce qu'on pouvait lire dans les livres, il était en vérité bien difficile de se retrouver dans le dédale des insinuations. C'était ce qu'il se disait, à l'entrée du parc, dans cet endroit où les frontières entre bon sens et risible s'estompaient bizarrement. Au loin, une mince silhouette à paresse, de celles qui ont toujours de trop grands souliers … Une bien drôle de rencontre, pour celui qui se presse dans le couloir du condamné, offrant ses vérités, ouvrant les bras, et riant, riant, riant. C’était pourtant bien prévu. Il se dirigea vers l’homme vêtu de noir, qui semblait s’être peinturluré de patibulaire. Sous l'imitation de Notre-Dame la Lune, il lui chuchota bien des choses. Entre deux considérations sur la floraison des arbres scythes – qui, disait-on, avaient la forme d’un agneau, il glissait des informations relatives à son commerce. Il s’agissait pour l’interlocuteur de ne point l’interrompre – grave erreur ! Il perdrait peut-être davantage son temps encore – et de tenter de reconstruire un propos cohérent à partir des bribes que la chenille voulait bien - gracieusement - lui fournir. Les discours de Fréneuse étaient de véritables cadavres exquis.

Il réglait ses dernières affaires, quand il sentit qu’on se précipitait sur lui. Il se tourna. La flamboyance rouge d’un coquelicot, deux yeux d’or. Il tendit une main fine aux ongles vernis de noir, dans un geste gracieux, sans plus un mot. L’homme à la mine revêche y déposa une liasse de billets, disparaissant immédiatement dans le néant plus de la poche droite, avant de recevoir un sac dont il vérifia le contenu. Fréneuse lui avait déjà tourné le dos. La voix apeurée d’un enfant.

« J’ai perdu mon ombre ! »

Ô rêve caressé des anges ses pareils !


« Je… Je sais qu’il y a la consigne, allumer, éteindre… Mais, juste pour cette fois, vas-tu m’aider à partir à sa recherche ? »

Allumer et teindre ? L’image du réverbère télépathe lui revint un instant. Personne ne lui avait pourtant signifié qu’il devait tenter de le teindre. De toute façon, dans la nuit, tous les réverbères sont verts d’âtre. Il ne servait à rien, pour quelqu’un vivant la nuit, de se fatiguer à teindre un de ces objets. Fréneuse haussa un sourcil et sourit au jeune garçon.

« Naturellement ! Et là encore, c’est du gratuit trimbalage ! Ou à peu près. »

Il saisit l’épaule d’Ange, et l’entraîna avec douceur à sa suite. S’il ne comprenait pas bien les raisons de sa détresse – quelle est l’utilité d’une ombre, sinon de reconnaître un doute ? Et les doutes n’ont rien de bien fréquentable, il faut le dire … Malgré cela, il tenait à écouter, à aider si possible le garçon. Il devait se tromper. Il n’avait rien à luner ou à teindre, il pouvait tout aussi bien, son commerce apparemment terminé – un regard vers l’homme maintenant disparu dans l’obscurité du parking lui confirma la chose – prendre le temps de l’aider dans sa recherche.

« Voyons, si tu le voulais bien, je serais même prêt à te prêter la mienne. Elle ne me sert pas beaucoup ces temps-ci, et ça lui ferait voir du pays. Il y a longtemps qu’elle n’a pas vu le soleil, alors elle est plutôt pâlichonne. Ce serait bien qu’elle aille faire un tour ailleurs.»

Il haussa les épaules en riant.

« Enfin peut-être sera-t-elle un peu grande, mais on peut toujours faire quelques retouches ! J’avais demandé déjà aux parapluies de l’escouade de l’emmener, mais ils ont refusé en bloc. Tu imagineras bien l’étendue de ma peine … Enfin, elle sera sans doute plus en confiance avec toi. Et si tu la perds, qu’importe, va ! J’ai bien d’autres préoccupations qu’une silhouette en carton pour me suivre, même quand je ne suis pas là !»

Tandis qu’ils avançaient, ils se retrouvèrent à l’orée du parking. Si l’obscurité baignait l’endroit, là où de grands fantômes de voitures rouillées jouaient à chat perché, quelques lampadaires éclairaient les rues adjacentes. Sous la lumière pâle et vacillante, de grandes ombres informes, déformées, s’étiraient sous leurs pieds. Fréneuse regardait Ange, le sourire aux lèvres. Amours, délices et orgues, il attendait, dans l'espoir de voir sa peur s'éteindre.

[...]
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Ange Livehood
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MessageSujet: Re: Il court, il court, le furet... [PV]   Sam 4 Juil - 20:29

« Tic… Tac… Le temps qui passe et ne revient pas. Jamais. Tic… Tac… »

Il les entendait, oh oui, il les entendait. Affreuse cacophonie qui s’insinuait au creux de ses oreilles, les horribles martellements d’un monde qu’il ne comprenait pas. Ne voulait pas comprendre. Sournois, vils, menteurs, il lui faisait peur, il voulait les fuir, les contourner, les détourner. Comme une marchandise dont on ne veut pas et dont on revendique le prix déjà payé. Il les haïssait ! Jurant et calomniant sur le dos sans se soucier des sentiments et du cœur. Parce qu’elles ne pouvaient pas en avoir, de cœur. Le cœur, c’était réservé aux êtres qui sourient et qui se réchauffent. Ce n’est pas un présent que l’on accorde à n’importe qui. Et, en l’occurrence, elles étaient n’importe qui. Affreuses et longues, s’étirant à l’infini et ne bougeant qu’une fois toutes les secondes, incapables de s’extirper de la ronde sans fin et éternelle. Idiotes et aisément corruptibles. Il suffisait d’un rien pour qu’elles changent d’avis et accélèrent ou ralentissent, au gré de leurs envies, au gré d’une psyché trop précaire…
Les yeux écarquillés, il écoutait les pénibles aiguilles de la course du temps lui murmurer à l’oreille qu’il était déjà trop tard. Qu’elle était partie sans lui, refusant d’attendre qu’il la rattrape. Sa bien-aimée, son adorée, comme elle pouvait lui manquer ! Les heures lui paraissaient bien longues, les minutes grinçaient à ses oreilles et les secondes voltigeaient au-delà de son regard, se riant de sa perdition.

Il l’aurait suivi n’importe où, son allumeur de réverbères. Du moment qu’il acceptait de l’aider, il était prêt à croire chacune de ses phrases, à boire chacun de ses mots même si le babillage de la chenille n’avait aucun sens pour lui. Il s’en fichait. Il embarquerait dans sa réalité à lui, délaissant la sienne, si cruelle et si froide, celle où son ombre l’avait délaissé. Il n’avait plus de raison d’y rester et les larmes amères refusaient de couler le long de ses joues. Ainsi, il ne trahissait pas sa peine et son chagrin.
Ses doigts allèrent s’agripper aux vêtements de Fréneuse, Petit Prince perdu à la recherche d’un soutien pour l’aider à traverser cette étape si difficile et douloureuse. Son cœur cognait dans sa poitrine, pointant vers sa peau des piques acérés qui lui déchirait le cerveau. Sa moelle épinière avait beau reléguer les messages nerveux, l’afflue était trop important. Il ne pouvait pas tout gérer.
Son ombre ! Son ombre !
Silencieusement, il l’appelait, la guettait dans l’obscurité, ses yeux fouillant chaque recoin, chaque petit brin d’herbe, chaque brise. Nul n’échappait à sa quête éperdue et vaine. Après tout, il avait accepté de l’aider, son cher allumeur de réverbères. Il l’aiderait. Et gratuitement qui plus est ! Il lui proposait même la sienne. Son ombre à lui.

Et Ange partit dans un grand éclat de rire, trempé de pleurs qu’on ne voyait pas. Les doigts toujours refermés sur les vêtements de la chenille, il s’amusait de tant de générosité, mais secoua la tête.

« Non, non. Une ombre, ça ne peut pas se prêter, quand bien même tu le désires vraiment. C’est un décret énoncé depuis fort longtemps déjà, par les Chaussures en personne ! Nul ne peut réfuter cet édit, au risque d’être jeté au fin fond de la plus sombre armoire. Les parapluies ne pouvaient décemment pas emmener ton Ombre, au risque d’être pris pour de dangereux intrigants. »

Les prunelles illuminées d’une joie nouvelle il raffermit sa prise et se jeta au coup de Fréneuse, ému par tant de bonté. A vrai dire, Ange était toujours préoccupé par la perte de son ombre, mais son ami était bien plus drôle qu’une quelconque blague lancée au hasard pour lui rendre le sourire. Bien plus drôle, et bien plus intéressant. Surtout.
C’était l’un des rares qui discernait la réalité. Tous les autres n’étaient que les esclaves de murs d’acier qui se dressaient autour de leur vision, obstruant leur vue et les empêchant de distinguer les complots qui se tramaient çà et là autour d’eux. Ils n’étaient rien de plus que des Figés. Prisonniers d’une illusion bien trop vaste et compliquée pour qu’ils puissent en démêler chaque nœud et ainsi se hisser parmi les rares qui voyait le monde dans son intégralité. Mais Ange leur pardonnait bien facilement leur stupidité. Qu’il était bon ! Sa compassion méritait des honneurs tout particuliers !
Il secoua la tête. Il lui arrivait d’être narcissique, mais toujours de la meilleure des façons. Après tout, qui n’a jamais rêvé d’un jour posséder la terre entière et de faire comprendre à tous ceux qui la peuplent que leur vie allait changer du jour au lendemain ? Personne ? Mais si, au fond des fantasmes, en cherchant bien, on découvre toujours cet idéal commun à tous les mortels. Ange n’était pas une exception.

« Merci ! Merci ! »

Son front se plissa tandis qu’il affichait une moue à la fois dubitative et inquiète.

« Combien de temps pourrai-je me cacher avant qu’ils ne comprennent que je viole une loi ? Une journée ? Deux ? Peut-être trois… Il faut à tout prix que je retrouve mon ombre avant qu’ils ne se rendent compte de ma condition ! »

Soucieux pour sa survie qui lui semblait, tout à coup, bien moins certaine qu’auparavant, il se précipita derrière une voiture et se glissa en-dessous. Son ombre désirait-elle jouer à cache-cache ou rappeler à sa mémoire son existence qu’il négligeait ces derniers temps ? Peut-être en avait-elle eu assez des mauvais traitements qu’il lui infligeait – sans le vouloir – lorsque d’autres problèmes venaient obscurcir le champ de ses priorités.
Sous la voiture, il ne trouva rien, sinon un assortiment d’aiguilles dont l’aspect était suspect. Il en ramassa une et s’extirpa de sous la voiture. Heureusement qu’il avait pris la peine de glisser une veste noire par-dessus ses vêtements. Il n’avait pas à redouter une quelconque salissure sur un vêtement qui ne présentait aucune opportunité de tâches.
Il brandit l’aiguille vers Fréneuse.

« Crois-tu que cette chose ait pu participer à l’évasion de mon ombre ? »

Aujourd’hui, Ange Livehood était naïf. Inconscient. Innocent. Candide. Il ne savait rien du monde ni de ses dangers, un oisillon sur le point de quitter le nid et de partir à la découverte d’une immensité trop vaste pour ses pauvres petites ailes. Pourtant, il arrivait qu’Ange soit le pire des salauds. Un être infâme de la pire espèce qui soit, s’amusant à manipuler tous ceux qui se présentaient à sa porte. Mais il y avait des jours, comme ça, où il était autre. Après tout, qui pourrait se vanter de réellement cerner la personnalité de ce jeune homme si versatile ? Même lui ne savait pas de quoi il serait fait demain.
Clignant des yeux, il soupira. Son ombre reviendrait-elle un jour frapper à la porte de chez lui ?
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MessageSujet: Re: Il court, il court, le furet... [PV]   Mar 7 Juil - 2:51




On décrochait mal des principes d’individuation, les jours d’excuse matinale. La chenille vit le gamin secouer la tête – force des dénégations. Il l’écouta, avec une attention redoublée. Les mots se bousculaient hors de ses lèvres, entre deux souffles. C’est un décret énoncé depuis fort longtemps déjà, par les Chaussures en personne ! Voyons, il devait savoir, depuis le temps, qu’il ne fallait pas les écouter, ces briseurs de formules ! Et quels étaient les risques ? Il y avait bien d’autres prisonniers, au fond des armoires à souvenir. Et généralement, ils avaient de la conversation. Où était le mal alors ? Quand il entendit son jeune interlocuteur expliquer l’impuissance des parapluies de l’escouade, cependant, il fit la moue … Allons bon, ce ne pouvait être pour cela … Fréneuse vit passer l’ombre d’un doute. La saisit au vol d’un regard, et tenta de l’ajuster aux piétinements du jeune garçon. Il était dommage que, dévoré d’angoisse, il se heurte ainsi aux difficultés des outres-mondes. Il fallait décidément qu’il lui apprenne à hausser les épaules et à transgresser les convenances que l’on pouvait piétiner un peu , sans risque de … Il leva un doigt et allait se mettre à débiter quelques considérations purement méthodologiques d’un ton docte mais Ange semblait en avoir décidé autrement. Le jeune garçon se jeta à son cou. Fréneuse cligna des yeux, étonné, mais posa une main, doucement, sur l’épaule frêle du gamin. S’empreindre de délicatesse, pour ne pas froisser les fragiles ailes des libellules. Pour ne pas arracher les ébats colorés des papillons. Il sentit la crinière rougeâtre se lover contre son cou. Se raidit, très légèrement. Il préférait faire figure de piètre inaccessible. Il en profita cependant pour lui murmurer à l’oreille, d’un air entendu.

- Personne ne devrait se soucier des décrets énoncés par les Chaussures. Elles ont trop les pieds sur terre pour comprendre décemment quelque chose au monde qui nous entoure.

Merci …
Ange le remerciait, de cette voix fluette, entre deux trémolos d’angoisse. Il faut à tout prix que je retrouve mon ombre avant qu’ils ne se rendent compte de ma condition ! Fréneuse esquissa un geste, dans l’espoir d’apaiser, mais l’oiseau avait déjà fui, loin. La chenille haussa les épaules et le suivit de son pas le plus fluctuant. Il n’aimait pas voir ce jeune garçon dévoré de semblables questions. Il y avait souvent beaucoup de bon sens dans ses questionnements, là n’était pas la question. Mais quelle dramatisation ! Il prenait trop ces peurs au sérieux. Le jeune homme se promit en son for intérieur de tenter, une autre fois, de lui apprendre à rire de ses propres antithèses. Mener une vie oxymorique et crier sur tous les toits les lunatiques édits des globules incessants ! Voilà une occupation bien plus saine et ô combien plus libératrice. La chenille s’arrêta soudain, cherchant des yeux l’ange perdu. Il avait soudainement disparu de son champ de vision. Il jeta un regard alentours. Il n’aimait pas trop voir le gamin gambader sur son lieu de travail, il entendrait peut-être des folies trop sérieuses pour ses jeunes oreilles. Puis soudain, éclat d’écarlates rutilances ! La silhouette perdue sortit des ombres d’une vieille carcasse, véhicule au sourire édenté. Brandissant un petit objet qui brillait sous les flashs des réverbères. Crois-tu que cette chose ait pu participer à l’évasion de mon ombre ? Le sourire de la chenille s’évanouit un instant. Un instant, même, il se sentit désarmé devant la naïveté de son compagnon. Il remonta l’une de ses longues manches et saisit avec précaution l’objet en secouant la tête.

- Ce me semble évident, cher Ange. Voilà une question qui ne se pose même pas. Tu ne devrais pas t’abaisser à ramper dans les arrières-mondes afin de la retrouver. Aucun objet de l’endroit ne pourrait être tenu pour responsable d’une perte du genre. Si tu veux mon avis, il s’agirait plutôt d’interroger les fluctuances des rêves.

– Bleuités délires ! -


Il jeta l’objet sous la carcasse et, sans plus un regard vers le sourire goguenard du capot qui rutilait sous l’absence de lune, il reporta son attention sur le jeune garçon. Il flambait soudain dans une lueur, comme sous une projection de gaz oxhydrique … Et c’était une course perdue à travers les espaces. Des brimborions en chemise dansaient devant les portes brisées des cinémas de quartier. On en parlait parfois, dans les feuilles de chou tentaculaires. Il suffisait de chercher au bon endroit et de feuilleter les arrimages mugicides … Peut-être qu’alors, avec quelque prescience, on pouvait apprendre à vivre, entre les immensités glauques. Et les transparences vertes des opalifères n’auraient plus rien à dire. Fréneuse fit signe à Ange de s’approcher, afin de pouvoir lui murmurer quelques songes qui passaient par là. Il était de ceux qu’il invitait dans les nécessaires platitudes de ses songes creux, de ceux qu’il aimait voir sourire dans les brumes évolutives de ses réflexions. Reflets dans la patine.

- Ange, vous avez peur, cela se sent. Vous savez ce que j’en pense.

Le ton s’était voulu moralisateur. Il étouffa les ultimes frétillances du rire. C’était un échec. Au loin, là-bas, des silhouettes drôlatiques vêtues de capuchons absurdes. Il ne manquerait plus que … Enfin. Il secoua la tête. Il était temps de passer aux choses sérieuses, et voilà qu’il se laissait aller au doux spectacle des folies du monde … Fréneuse, en passant, se fit une promesse. Il souhaitait tirer l’ange écarlate de ses vérités d’angoisse, les jours où il s’égarait ainsi dans les illusions d’un monde trop vrai. Il se promit alors d’avoir l’intention de le faire, un jour. Une autre chose à noter dans le carnet des oublis à ne pas trop se reprocher.

- Tu me diras que sans ombre, l’on court de grands dangers, et c’était vrai, je l’avoue, aux temps jadis où l’on vous provoquait en duel pour n’avoir pas daigné saluer au bon moment et de la bonne façon. Mais aujourd’hui … Aujourd'hui ! Au jour des déliquescences suprêmes ! Si tu leur souris un peu trop, les soupes Sonyeuses ne verront pas même que tu l’as perdue, ta chère ombre.

Il se redressa, le regard lointain. Il s’agissait à présent de vêtir sa prose d’un ton des plus épiques. Comme dans les vieux clichés vivants qui s’endorment en noir et blanc. Comme les derniers vestiges des vieilles scènes aux tréteaux mangés de pourriture.

- Tu auras ainsi tout le temps de la retrouver. Et au pire, si jamais … On ne te dira jamais rien.

Son sourire se fit mélancolique.

- Cela fait longtemps qu’il y a quelque chose de brisé dans les administrations supérieures. Crois-moi, ils ne se rendront compte de rien …

Il tendit une main, rongée d’absences, au jeune garçon enveloppé de noir. Daignerait-il entendre raison ? Rien n’est moins sûr, se disait-il tristement, en plongeant dans l’or de son regard, tout entier voué à la crainte et l’appréhension. Il y avait bien eu ce rire, au-delà des frontières temporales … Mais cela ne lui suffisait pas. Il plongea une main dans l’une de ses larges poches. En sortit une plume des jours gris, un peu désolée. La chenille, l’air décidé, la tendit à l’enfant. (?!)

Pâle roseau mal-pensant caressé par la brise des vitupères. Grande aristoloche.
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